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    April 11

    le mot du jour: scum

    "Scum" signifie "pourriture" ou "saloperie". C'est un mot que j'ai beaucoup entendu prononcé avant hier, et je m'en vais vous en raconter le contexte.

    Nous avons une boutique dans l'Upper East Side au rez-de-chaussée d'un immeuble occupé par ailleurs par les propriétaires de ladite boutique. Ce couple avec 3 enfants vit exclusivement sur le loyer que nous leur versons. Enfin...Sur le loyer que nous leur versions jusqu'à il y a 4 mois car nous ne leur avons pas donné un sou depuis janvier.
    Comme vous pouvez l'imaginer les relations entre ces gens et notre avocat sont plutôt tendues, si bien que nous envisageons sérieusement de quitter les lieux. Il faut dire aussi que nous ne vendons pas des masses dans cette boutique. L'emplacement n'est pas terrible, peu de gens passent devant notre porte et les opportunités de vente sont rares.
    Cela dit une boutique qui marche moyen c'est mieux que pas de boutique du tout et jusqu'à jeudi dernier le mot d'ordre était de se préparer à quitter les lieux dès qu'une alternative (une autre boutique) aurait été trouvée. 

    Jeudi donc je travaillais dans la boutique et des déménageurs devaient venir pour vider notre sous-sol. Mais quand le propriétaire est sorti acheter son café et qu'il a vu un énorme camion garé devant chez lui il a cru que nous étions en train de filer en douce et il a pété un plomb. J'ai eu beau essayer de le raisonner, il a quand même appelé le marshal pour nous faire expulser.
    Se faire expulser par un marshal c'est vraiment du sérieux. Je le sais parce que depuis 13 mois que je travaille dans cette boîte, ça m'est déjà arrivé une fois.
    Ni une ni deux j'ai demandé aux déménageurs de m'aider à empaqueter la totalité du magasin, chose que nous avons faite en un temps record d'une demi heure!
    Je vous rassure, j'avais l'approbation de ma patronne.
    On a juste laissé quelques babioles derrière nous. Les déménageurs n'étaient pas très contents cela dit parce qu'à l'origine ils ne devaient transporter que 20 cartons et avaient d'autres clients à s'occuper, alors que là je leur monopolisais tout le camion et foutais en l'air leur planning de la journée... Mais bon.
    En fermant la porte du magasin je me suis retrouvée nez-à-nez avec la propriétaire qui m'a limite plaquée contre un mur et j'ai eu droit a 10 minutes de
    "Vous n'êtes qu'une saloperie comment faites vous pour vous regarder dans un miroir? Vous réalisez que vous êtes en train de mettre une famille a la rue?"
    Les mots pourriture et nazi sont revenus au moins 15 fois dans son monologue.
    Quand j'en ai eu marre de me faire insulter je suis partie.

    Arrivée au studio (assez tard car la seule ligne de trains vers Brooklyn n'était pas en service pour raisons inconnues), Susan m'a dit qu'en fait le marshal n'avait pas été appelé, et que même s'il l'avait été nous aurions d'abord reçu une courrier signifiant notre expulsion imminente. Heureusement ça l'a fait rire plus qu'autre chose de voir que je m'étais mise dans des états pas croyables par simple méconnaissance du système juridique américain.

    Racontée comme ça, ma journée de jeudi ressemble un peu a un sketch comique, cela dit, comme mon travail consiste a être vendeuse et manager de la boutique, je viens plus ou moins de me mettre à la porte... Pas très malin, hein?

    Oh et vous voulez que je vous dise un autre truc pas cool? Comme le propriétaire c'est plaint de ma boîte devant les déménageurs, ils ont également pris peur de se faire escroquer et plutôt que d'être payés par chèque au moment de la livraison, ils ont exigé un chèque certifié par notre banque. Seulement notre banque est dans un autre état, et personne ne peut s'occuper d'aller chercher ce chèque avant mercredi prochain. Du coup toutes les affaires qui étaient dans le camion sont gardés par les déménageurs, y compris le pull et les affaires de sport que je leur avais laissés!
    Du coup cette semaine je dois aller a la gym dans ce que j'ai qui se rapproche le plus d'une tenue de sport: en pyjamas et espadrilles...La honte!

     
    March 16

    suis toujours fatiguée

    La situation a belle et bien évolué, mais...comment dire...pas vraiment dans le bon sens.
     
    J'ai fait mention la semaine dernière de Carole, une vendeuse qui habite à l'extérieur de New York. Normalement elle travaille dans notre boutique située dans la petite ville où elle habite, mais comme cette boutique est fermée pour l'hiver et que nous avons eu pénurie d'employées à New York, Susan lui a proposé de lui payer l'hôtel si elle acceptait de faire le déplacement. Bien sûr elle a accepté et cet arrangement marchait plutôt bien jusqu'à la semaine dernière, date à laquelle Susan est partie à Paris en oubliant de nous donner notre paie.
    Malgré le fait qu'elle soit vraiment bien payée depuis plusieurs années (c'est elle-même qui le dit), Carole, 37 ans n'a pas la moindre économie de côté et chaque retard dans son salaire est vécue par elle comme un énorme drame. A chaque fois elle menace de démissionner ou tout du moins de pleurer devant les clients et quand elle voit que ça ne fait pas venir son chèque plus vite, elle se plaint de devoir emprunter de l'argent à son frère.
     
    Vendredi dernier nous aurions dû être payées. Comme Susan allait partir à Paris juste à ce moment-là, Carole lui avait envoyé un email expliquant qu'elle ne pouvait pas se permettre de venir travailler sans la promesse que son argent l'attendrait à la boutique. Bien sûr Susan a promis puis s'en est allé sans rien laisser d'autre derrière elle qu'un chèque enfoui dans un endroit tellement improbable qu'il m'a fallu 2 jours pour le trouver. Mais de toutes façons ce chèque n'était pas valide, et du coup Carole a dû rentrer chez elle précipitamment, n'ayant pas les moyens de payer l'hôtel. J'ai dû aller la remplacer et au passage ai essuyé les commentaires désobligeants de Tracy qui n'était pas du tout content de ma façon de gérer la situation. Je crois qu'en fait il n'a pas aimé que je lui demande si lui-même ne pouvait pas faire un chèque pour Carole.
     
    Enfin bref Susan est rentrée il y a trois jours et depuis je suis dans une position assez étrange. Carole envoie des emails à Susan, auxquels Susan répond, puis Carole m'appelle pour me dire "Susan m'a dit que blablabla" et quand j'en parle avec Susan, bien sûr j'ai un autre son de cloche. Je leur ai bien suggéré de discuter entre elles de vive voix mais ça n'a rien changé.
    C'en est même arrivé à un point où Carole m'a appelée un soir à 7h30 pour me dire qu'un chèque m'attendait à l'autre bout de la ville et qu'il fallait que j'aille le récupérer d'urgence pour le lui envoyer par la poste à la première heure le lendemain. Le fait que j'avais quitté le bureau depuis une demi heure et que le lendemain était mon jour de congé n'a pas franchement eu l'air de l'ébranler. De toutes façons Susan n'était pas au courant de cette histoire et n'avait aucun chèque pour moi donc j'ai profité de ma soirée et de mon seul jour libre de la semaine comme si de rien n'était.
     
    Aujourd'hui Carole refuse de venir à New York avant d'avoir son argent sur son compte et Susan refuse de lui donner son chèque autrement qu'en main propre...Le serpent se mord la queue et qui c'est qui va se retrouver à devoir bosser pour deux?
    March 09

    suis fatiguée

    Je voudrais pas avoir l'air de me plaindre mais je suis fatiguée. C'est à cause des 50 heures de travail que j'abats hebdomadairement depuis un peu plus d'un mois. Il y a deux semaines je suis même montée à 65 heures.
    Jim trouve que je devrais refuser de travailler autant. Faire la grève en quelques sortes. Mais pour l'instant j'opte pour l'attente d'une évolution de la situation. Parce que en théorie je ne suis pas sensée faire autant d'heures, ce sont les circonstances qui font que, et, c'est bien connu, les circonstances elles changent.
    Celles dont il est question dans mon cas précis, c'est cette bizarre habitude que certaines personnes ont prises de m'empecher de prendre mes jours de congé.
     
    La première fois, il y a un peu plus d'un mois, j'ai été appelée à dix heures du matin parce que la fille qui travaillait à la boutique s'était cassé la figure dans les escaliers du magasin et avait dû être transportée d'urgence à l'hôpital. Nous seulement j'ai dû quitter mon cours de pilates précipitemment mais je me suis également farci tous les jours de travail de Lola, le temps que son poignet foulé et se bleus aux fesses lui permettent de remettre le nez dehors.
     
    Peu de temps après je suis tombé malade. Une infection urinaire. Si vous n'avez jamais fait l'expérience vous-même, demandez à des copines. C'est très douloureux, on a l'impression que les reins vont exploser, la seule manière de ne pas trop souffrir est de rester complètement statique, mais comme on a souvent besoin de se lever pour aller aux toilettes on a tout le temps l'impression qu'on va mourir.
    Là pour le coup j'ai été clouée au lit (donc on est d'accord que ça ne compte pas vraiment pour des jours de congé) et c'est Lola qui devait me remplacer à la boutique. Seulement le copain de Lola a eu la mauvaise idée de la plaquer! En plein milieu de ma maladie! Lola, normal, s'est bourré la gueule, a tenté de se suicider et m'a appelée à six heures du matin en pleures pour m'expliquer que là elle pouvait vraiment pas aller travailler et que les secours n'allaient pas tarder à arriver à son appartement qu'elle risquait de perdre puisque c'est son copain pété de thune qui le lui avait donné...
    Donc j'ai pris ma bouteille de jus d'airelles (c'est comme ça qu'on traite les infections urinaires ici quand on n'a pas une bonne mutelle), me suis recroquevillée sur moi-même et je suis partie au travail.
     
    Il m'a fallu quelques jours pour m'en remettre mais finalement je ne suis pas morte!
     
    La semaine suivante tout était redevenu cool entre Lola et son copain, ils sont donc partis en vacances et je l'ai remplacée à la boutique. Mon week end est alors passé à la trape parce que malgré tout il fallait aussi que je continue à aller a studio si je ne voulais pas que le travail en retard s'accumule. Bref.
     
    Lola devait reprendre son travail dimanche il y a deux semaines. Le lundi elle m'a appelé pour dire qu'elle était trop malade et qu'il fallait donc que je la remplace. Pas de problème, mais si tu es trop malade pour travailler aujourd'hui, comment as-tu fais pour travailler hier? Pas de réponse.
    En fait elle avait oublié qu'elle travaillait dimanche et ne s'était pas pointé. Je l'ai appelée et lui ai envoyé des emails pour lui demander des explications; pas de nouvelles pendant trois jours.
    Au bout des trois jours elle a fini par m'appeler pour savoir si elle pouvaitt venir chercher sa paie. Je lui ai fait remarquer qu'au vu de son absence et silence prolongé il fallait qu'elle discute avec Susan avant toutes choses et lui ai demandé si elle avait tout de même l'intention de venir travailler le week end suivant, parce que j'aurais aimé savoir si oui ou merde je pouvais enfin me prendre un week end peinard à la campagne avec mon copain.
    "Si mon chèque n'est pas là, compte pas sur moi" qu'elle m'a répondu.
    Finalement Susan et elle ont eu une petite discussion suite à laquelle Susan m'a dit que maintenant Lola travaillerait trois jours par semaines à la boutique, Carol (l'autre vendeuse) prendrait quatres jours, et que moi je devrais lâcher du leste. Youpi!
    J'ai appelé Lola pour confirmer qu'elle allait bien reprendre du service et lui annoncer son nouveau planing...Et là, ça a été la drame.
    Susan lui avait en fait promis quatre jours par semaines et non trois, donc conclusion logique de Lola, je n'étais qu'une poufiasse qui voulait lui piquer son travail.
     
    Moi personnellement quand j'ai pas fait de grasse matinée depuis plus de trois semaines et qu'on me traite de poufiasse je n'arrive pas à garder mon calme. Surtout quand ça vient d'une fille qui a oublié de venir travailler et n'a pas l'intention de s'en excuser. Elle a bien essayé de me faire croire qu'elle n'avait pas été informée de l'emploi du temps du magasin, mais comme il avait été rédigé de sa main, ses arguments sont vite tombés à l'eau. 
    Enfin tout ça pour dire qu'au moment où elle m'a traité de poufiasse je me suis légèrement égarrée et l'ai engueulée comme le poisson pourri qu'elle était. Elle m'a raccroché au nez en grognant tout de même qu'elle serait au travail le lendemain. J'étais sur les nerfs mais au moins je savais que j'allais enfin pouvoir dormir.
    Puis plus tard dans la nuit, entre cinq et sept heures du matin pour être précis, Lola m'a envoyé quatorze (14) textos pour me dire, entre autres, que personne ne m'aimait, que j'étais une méchante fille et qu'elle ne viendrait pas travailler le lemdemain.
    Heureusement que, par acquis de conscience j'avais mis mon réveil tôt, même si j'avais la ferme intention de me rendormir juste après l'avoir éteint.
    Donc je me suis levé et suis partie au magasin.
    Plus tard dans la matinée j'ai reçu un coup de fil de Franciss, ma collègue au studio, qui m'annoncait que Lola avait été admise en hôpital psychiatrique pour dépression nerveuse et que j'téias bonne pour tenir la boutique pendant les trois jours suivants. Sur ce j'ai également reçu un email de Susan. "La prochaine fois que tu veux déclencher un drame, discutes-en d'abord avec moi!"
     
    Au point où j'en était ça n'avait plus trop d'importance, trois jours de plus ou de moins. Et puis qu'est-ce que ça peut bien faire que ma patronne me juge responsable des pétages de plomb des autres? Eh ben ça fait mal. Ca vous donnerait presque envie de démissionner.
    Enfin j'essayais quand même de garder la positive attitude en me disant que lundi Carol prendrait le relai et qu'elle n'était pas du genre à faire faux bond.
     
    Malheureusement Carol est du genre à habiter à l'extérieur de la ville et dimanche dernier une grosse tempête s'est abattu sur son coin de l'état. Et qui c'est qui a reçu un texto en plein milieu de la nuit "suis coincée par la neige, peux pas venir à NY, tu peux me remplacer?"? Ben c'est bibi voyons!
     
    Dans la journée de lundi la neige a fondu, Carol a pu venir au travail mardi, jeudi dernier j'ai enfin pu prendre mon premier jour de congé depuis une éternité! C'était il y a trois jours déjà mais je m'en souviens comme si c'était hier.
     
    Entre-temps Lola est sortie de l'hôpital et Susan l'a accueillie les bras ouverts.
     
    Donc théoriquement à partir de maintenant je devrais avoir deux beaux jours de congés consécutifs par semaine! Je sais pas vous mais moi je suis toute impatiente.
     
    Bisous
    February 08

    l'évolution de la situation

    Depuis mon dernier post, ma maman me demande régulièrement des nouvelles sur l'évolution de mes relations avec ma colocataire. Si d'autres personnes se posaient la même question, je leur répondrais par cette petite anecdote.

    Nous avons dans notre salle de bain des plantes vertes qui nécessitent de la lumière. Agnès tiens donc à ce que dans la journée les stores soient remontés en permanence. Vous me connaissez, je suis pleine de bonnes intentions mais aussi un peu dans les nuages par moments, et donc il m'arrive d'oublier de remonter les stores après avoir utilisé la salle de bain.
    Visiblement cette semaine j'ai dépassé les limites du tolérable et suis venue à bout de la patience d'Agnès. Mardi soir elle m'avait laissé un mot sur le miroir au-dessus du lavabo:
    Ouvre les stores, pense aux plantes!!!!!!
    Malheureusement deux jours plus tard j'ai a nouveau failli à ma tâche et quand suis allée dans la salle de bain...plus de stores du tout!
    J'ai dû aller aux toilettes et prendre ma douche devant une fenêtre ouverte donnant sur la rue. En public quoi!

    Quand je lui ai demandé pourquoi elle avait retiré les stores, parce qu'après tout, peut-être étaient-ils juste sales elle m'a répondu que c'était pour protéger ses plantes. Parce qu'elles ne voulaient que ses amies les feuilles ne meurent juste parce que visiblement j'avais décidé de la faire chier.

    Donc maintenant ma colocataire souffre d'un délire de persécution et a décidé de me punir. Un peu comme si elle était ma mère.

    Ce matin mon Papa m'a demandé si je comptais rester à New York après mon stage, eh bien là tout de suite j'ai envie de répondre "Non plutôt mourir."


    January 16

    Quelqu'un à vous présenter

    J'espère  que vous avez tous passé de bonnes fêtes de fin d'année. Les miennes ont été très bonnes, merci. De la famille est venue me rendre visite, on s'est baladé, et tout et tout. Je ne m'étais même pas aperçue que ça faisait déjà deux mois que je n'avais pas écrit. C'est fou ce que le temps passe vite quand on ne fait rien de ses journées.
    Je n'ai pas réussi à trouver du travail dans une autre boîte, du coup Susan m'a reprise dans son équipe et depuis environ 3 semaines je suis vendeuse à temps partiel. C'est ennuyeux à mourir et ça ne paye pas les factures, mais au moins ça m'occupe en attendant d'évoluer. Car le but de l'opération est que Susan, petit à petit me reprenne à un poste plus consistant et plus intéressant. Moi je dis "on verra". Parce qu'avec elle il ne faut jurer de rien.
    Bref je n'ai pas grand chose à raconter, mais comme on m'a demandé de mettre ce blog à jour j'ai décidé de vous présenter une personne que je vous cache depuis trop longtemps déjà.

    Amis, Membres de ma famille, laissez moi vous présenter Agnès, ma colocataire.
    Elle est d'origine polonaise mais mon copain m'a un jour avoué que si on lui avait dit qu'il y avait une française dans notre appartement il aurait juré que c'était elle, rapport à la forêt vierge qu'elle entretient sous ses aisselles. Oui les Américains croient que les Françaises ne s'épilent pas et j'ai beau crier sur tous les toits qu'ils confondent avec les Allemandes, rien n'y fait.
    Agnès fait partie d'une catégorie de personnes extrêmement répandue à New York, les artsy. Les artsy sont des gens qui se considèrent comme des artistes mais ne vivent pas de leur art. Agnès par exemple se présentera à vous comme une photographe qui en ce moment est chef de projet pour le Moma. Ca signifie qu'elle travaille pour le Moma et qu'à ses heures perdues elle prend des photos et rêve d'en faire son vrai métier. Moi sur le principe je dis pas non; et j'aurais même envie d'encourager ce genre de comportement, mais depuis 10 mois que j'habite avec elle, la seule fois que je l'ai vue manipuler un appareil photo c'était pour prendre un gros plan du champignon qui poussait dans le pot de son ficus. Cela dit c'était un très bel appareil qui avait l'air d'avoir coûté très cher.
    Le côté artiste d'Agnès, à défaut d'être perceptible dans ses clichés est très visible dans son appartement. Elle l'a peint avec goût, tout en blanc, l'a décoré de façon très hype avec une tête de biche empaillée au mur de son atelier et elle tient à ce que l'ensemble reste classe. Par exemple mon bol rempli de bredele n'était pas du tout chic, posé sur la table de la cuisine. Elle a donc été obligée de le ranger à sa place, dans un placard, en équilibre précaire sur un paquet de riz. De la même manière mon tube de crème pour le corps n'était pas en harmonie avec le reste de la salle de bain, posé qu'il était en haut d'un étagère. Elle a dû le ranger elle même au milieu des shampooings (va comprendre!).
    Moi il m'arrive d'oublier les règles du bon goût et parfois je laisse ma crème là où je sais que je pourrai l'atteindre facilement. Mais heureusement Agnès veille au grain et ne laisse jamais ce genre de faute impunie.
    Son sens de l'esthétique s'étend même à l'intérieur du frigo et aux placards à nourriture. Il ne faudrait pas que ma moutarde premier prix vienne ternir l'éclat de son jambon à la coupe. Ma nourriture reste dans mon tiers du frigo et sur LA étagère (par opposition à toutes les autres étagères) qui m'a été attribuée.

    Puisque j'en suis à vous parler de nourriture, je dois souligner qu'Agnès fait partie d'une autre catégorie de personnes également très répandue ici: Agnès est une foody, c'est à dire une personne qui envisage la nourriture de manière snob. Les foodies comme Agnès ne mangent que de l'organique, du bio. Ils sont souvent végétariens mais quand ils ne le sont pas ils ne veulent dans leur assiette que du bison, de l'agneau élevé en serre, de l'oeuf d'autruche nourrie à la main par des orphelins ou du poisson sauvage.
    Agnès dans sa grandeur d'âme à essayé de me convertir mais sans succès. Il faut dire que ses méthodes sont assez radicales. Une fois que je mangeais avec mon copain un hamburger fait maison elles nous a lancé "Toute cette viande rouge, moi, ça me dégoûte!"
    Une autre fois où je me préparais des nuggets de poulet, elle s'est penchée au-dessus de ma poêle et a lancé "Tu sais que ce genre de produit n'est presque pas de la nourriture? Tu vas te boucher les artères et développer un troisième sein à ce rythme."
    J'avoue que depuis ce jour j'évite de cuisiner devant elle.

    Et de manière générale, j'évite de faire quoi que ce soit devant elle. Il faut dire que la princesse n'aime pas être dérangée, et rien ne la dérange plus que de vivre avec une tierce personne. Je le sais parce qu'elle me l'a dit elle-même. Ca faisait environ un mois que j'étais là quand elle m'a avoué que franchement la vie en colocation ne lui plaisait pas du tout, qu'elle n'avait certes pas les moyens de vivre seule, mais que tout de même elle était déçue car elle avait espéré que je serais moins souvent dans ses pattes.
    Pour ceux qui se demandent ce que "dans ses pattes" signifie, je tiens à préciser que notre appartement a un salon, par lequel on doit passer pour atteindre la salle de bain, mais ce salon a été converti en studio de création de Sa Majesté et qu'il m'est interdit d'accès en sa présence.
    Sa signifie que quand je suis chez moi je suis dans ma chambre. Et que si je dois aller à la salle de bain je dois utiliser la porte secondaire qui donne sur la cage d'escalier, ce qui est un peu pénible quand on doit aller aux toilettes en pyjama au milieu de la nuit juste au moment où le voisin du dessus rentre chez lui.
    Cela dit je ne me plains pas, moi au moins j'ai le droit d'être dans ma chambre, pas comme mon copain a qui elle voulait demander de payer une partie du loyer parce qu'il passait trop de temps chez nous.
    Vous vous demandez peut-être "Mais comment font-elles pour communiquer?". La réponse est toute simple, nous ne communiquons pas. Agnès ne m'adresse que très rarement la parole, et ce n'est jamais pour dire bonjour. Pour le minimum vital comme les factures, elle m'envoie des emails, même si elle est dans son studio et moi dans ma chambre.
    De toutes façons c'est mieux comme ça. La dernière fois qu'elle a aligné plus de 10 mots devant moi c'était pour se plaindre que son copain n'avait pas apprécié le cadeau d'anniversaire qu'elle venait de lui faire: un massage chinois avec fin heureuse. Lui qui est pourtant tellement ouvert d'esprit et toujours prêt à la déconnade! Non vraiment elle n'a pas compris...

    Un autre comportement symptomatique des artsy neworkais est leur rapport à l'environnement. Agnès a beaucoup de plantes dont elle prend soin, elle boit l'eau du robinet, trie les déchets, n'hésite pas à me le faire froidement remarquer quand je me trompe dans le trie et fais très attention à ne pas trop utiliser le climatiseur en été: elle ne rafraîchi que son studio et pas le reste de l'appartement, donc si quelqu'un d'autre vivait avec elle (mais qui cette personne pourrait-elle bien être?) cette autre personne pourrait mourir de chaleur la gueule ouverte.
    Par contre Agnès a peur du noir. Enfin c'est ce que je crois comprendre du fait que toutes les lumières sont allumées quand elle est là. J'ai beau passer derrière elle pour éteindre, elle repassera derrière moi pour rallumer.
    Et puis elle doit aussi avoir peur de perdre sa connexion Internet parce que son ordinateur est allumé en permanence, y compris pendant la journée quand elle est au travail, ou pendant le week end alors qu'elle est à la campagne.

    Voilà je crois que j'ai fait à peu près le tour. Je vous laisserai sur cette petite note: Un jour j'ai mal fermé une plaque de gaz et elle s'en est aperçu. Deux semaines plus tard, comme elle partait en voyage, elle m'a laissé un mot:

    T, (mon nom est trop long à écrire)
    Je ne voudrais pas être chiante, mais s'il te plaît ne fait pas exploser l'appartement en mon absence, Merci!
    A.
    PS: Tu peux arroser mes plantes?





     
    November 18

    r.a.s.

    Ça fait plus de deux semaines que je cherche du travail mais pour l'instant je n'ai rien trouvé.
    Et non ça ne veut pas dire que je ne cherche pas vraiment!
    J'ai imprimé mon CV en plusieurs exemplaires et je bas le pavé consciencieusement tous les jours dans le froid. Parfois même sous la pluie, mais dans ces cas-là mes cheveux frisent alors je peux pas en vouloir aux gens de pas vouloir m'embaucher.
    New York n'est plus l'Eldorado de la restauration qu'elle était dans les années 90, dixit le propriétaire d'un restaurant français qui ne m'a pas retenue à l'issue de mon entretien. D'après lui il ne fait plus bon embaucher des gens au noir, rapport aux nombreux contrôles. Et puis c'est la crise ne l'oublions pas. Il y a (très largement) assez d'américains qui cherchent du travail pour pas aller s'embêter avec des gens au status douteux.
    Je n'ai donc rien à vous dire.

    Par contre j'ai quelque chose à vous montrer.
    Au cours d'une "ballade" je me suis retrouvée face à ceci (descendez avec la souris): le porche d'une maison décorée pour Thanksgiving.
    De plus, certaines personnes m'ont demandé des photos d'une certaine personne. Donc la voilà. Tadaa!
    La dernière photo a été prise à Halloween. Dans la rue tout le monde nous a reconnus. Moi quand j'ai essayé de deviner je me suis trompée. A vous d'essayer de trouver qui on est!

    October 31

    C'est la crise!

    Ça fait longtemps que je ne vous ai pas parlé de mon travail, hein? En fait c'est parce que ça fait longtemps qu'il n'y a rien à raconter.
    C'est la crise. Les gens n'achètent plus de vêtements donc ça ne sert à rien de s'embêter à en créer, et encore moins à en produire. En tout cas c'est comme ça que ma patronne a justifié toutes ses heures passées au studio à lire son journal et boire du thé (par opposition à réellement travailler).
    Mais permettez que je vous explique un autre aspect de la situation.

    Nous avions 4 boutiques: Une dans le sud de Manhattan qui marchait bien, deux dans le nord de l'État qui marchaient moyen et une dans le nord de Manhattan qui marchait moyen également.
    Une des boutiques du nord de l'Etat a fermé car c'est une boutique saisonnière et que la saison d'été est terminée...et même enterrée j'ai envie de dire, parce que ça commence à se les peler sec ici. La deuxième boutique du nord de l'Etat ne vend plus beaucoup, donc on nous a interdit d'y envoyer des choses à vendre (des vêtements) depuis plus d'un mois. Du coup cette boutique, qui n'a en rayon que la collection de l'été dernier vend de moins en moins et d'après S. c'est bien la preuve qu'elle a pris la bonne décision. Plus de vingt ans de métier tout de même!
    La boutique dans le sud de Manhattan a fermé il y a deux mois car le bail était arrivé à échéance. Est-ce que S. a activement cherché une autre boutique pour la remplacer? Bien sûr que non!
    Et enfin la boutique dans le nord de Manhattan est toujours là, à fonctionner moyennement.
    Si vous avez au moins un niveau CE2 en maths, vous avez compris qu'en deux mois nous sommes passé de quatre à un seul point de vente.

    D'un autre côté, depuis 4 mois il est question de déménager et d'installer notre studio à Brooklyn. En fait depuis 4 mois on a notre nouveau studio, mais S. veut y faire des travaux avant d'y emménager. Du coup, depuis 4 mois on paye le loyer du studio que nous occupons plus le loyer du studio où nous faisons des travaux, le tout payé par les rentrées d'argent d'une seule boutique qui ne marche pas top...

    C'est donc dans ces conditions que mercredi soir en rentrant chez moi j'ai trouvé un email de Susan disant à peu près ceci:
    "Tiphaine,
    Pourrais-tu passer chez moi demain avant de venir au travail? Je ne veux pas te faire de grosse surprise, mais sache que nous devons nous séparer de toi. Nous avons fait tout notre possible pour te garder mais avec cette crise économique que même les meilleurs économistes n'auraient pas pu prédire (je la cite) nous ne pouvons plus nous permettre d'avoir une équipe aussi nombreuse.
    Si tu pouvais trouver un moyen de payer tes factures avec un autre travail qui te laisserait assez de temps pour venir au studio de temps à autres, sans être payée, ton geste serait grandement apprécié. Dans quelques mois, si la situation s'améliore nous serons ravis de te reprendre dans notre équipe."

    J'ai pleuré bien sûr. C'est que ça m'arrange pas du tout cette affaire. Comment je paye mon abonnement à la salle de gym maintenant? Et puis finalement je suis sortie prendre des verres (pas toute seule je vous rassure) et le lendemain matin je suis allée la voir.

    Elle a rejeté une partie de la faute sur notre comptable et sur la crise évidemment. Son styliste de mari était là également, à teindre du tissu dans une bouilloire.
    -(S.) Tiphaine, je suis vraiment désolée de cette situation et je m'inquiète pour toi.
    -Euh...Ca va aller...Je crois.
    -(T.) Eh Tiphaine tu as déjà teint du tissu?
    -Euh oui... Par contre pour ce qui est de mon visa ça risque d'être un peu compliqué...
    -(S.) Appelle notre avocat.
    -(T.) Et comment tu as teint ton tissu? Tu crois que si je mets plus d'eau dans la bouilloire la couleur va être plus fade?
    -Tu permets? Je suis en train de me faire virer espèce de tête-de-nœud, alors va jouer dans ta chambre et fous-moi la paix!

    Non je plaisante. J'aurais dû lui répondre comme ça mais en fait j'ai juste dit que j'avais utilisé un produit différent du sien et une autre méthode de teinture (méthode appelée "de la machine à laver", pour ceux que ça intéresse).
    Et puis je suis allée au boulot où l'ambiance était bizarre. J'ai mis de l'ordre dans mes affaires, expliqué aux collègues les choses sur lesquelles j'étais en train de travailler, et puis je suis rentrée chez moi, mettre à jour mon CV. Je suis aussi allé à la salle de sport histoire d'en profiter une dernière fois. Snif.

    Ahlala, quelle vie mes amis! Que d'aventures! Que de rebondissements!
    Heureusement, ce soir c'est Halloween, ça devrait me détendre un peu.

    bisous

    October 26

    bienôt Halloween

    C'est l'automne et dans une semaine c'est Halloween, donc on fait des activités de saison.
    On se ballade dans la nature, on ramasse des citrouilles pour se faire des lanternes, on se ballade dans les cimetières, on fait du cheval. Normal quoi. Bien sûr les épouvantails sont de sortie et les nains de jardin portent leurs plus belles capes.
    Quizz: De ces deux lanternes essayez de deviner laquelle est la mienne et laquelle est celle de mon copain. Petit indice: il y a quelques années ledit copain a écrit un livre sur une trilogie cinématographique réalisée par un certain George L.aussi appelé G. Lucas.
    A la clef de ce quizz, un gros bisou.
    September 26

    J'essaye quelque chose de nouveau

    J'ai du nouveau à vous raconter!
    Pas à propos de mon boulot cela dit, parce qu'il ne s'y passe toujours rien. Treat (c'est son nouveau petit nom. Si si c'est un vrai nom qui existe et je vais tacher de m'y tenir). Treat donc a repris place à sa table de coupe 3 jours d'affiler cette semaine mais il a travaillé tellement dur que son inspiration a tarie et qu'il a dut  aller se réhydrater l'imagination dare-dare sur sa planche.
    Je ne vais donc pas vous parler de mes journées longues et ennuyeuses mais plutôt d'une nouvelle façon que j'ai trouvée d'occuper mes soirées. Breuleu breuleu breuleu (roulements de tambours, ndlr). Aujourd'hui pour la première fois je suis allée à la salle de gym! Tadaaam, tching (cymbales, ndlr)!
    Et en exclusivité je m'en vais vous raconter mon premier cours de vélo d'appartement. Le Ride que ça s'appelle.
    D'abord je suis rentrée dans une salle plongée dans le noir. J'étais en retard, le cours avait déjà commencé et pour motiver les cyclistes à garder la cadence on leur fait croire qu'ils sont en boîte et qu'en réalité ils dansent. Ah le coaching à l'américaine y a que ça de vrai!
    Bref, je suis "en boîte" donc il est logique que je fasse mon entrée dans une salle sombre et que la musique techno soit très forte. Et paf je trébuche sur un vélo! Pas rancunière je me relève et monte dessus. Je veux commencer a pédaler mais rien ne se passe. J'appuie très très fort sur mes jambes (pas les 2 a la fois hein je suis pas si bête), vérifie que la vitesse enclenchée n'est pas trop haute, n'arrive pas a savoir à quelle vitesse je suis puisqu'il fait toujours noir, quand finalement ma voisine se penche vers moi et me crie "Il est cassé celui-là!".
    Un poil embarrassée je vais vers un autre un autre vélo. La selle est beaucoup trop haute donc j'entreprends de dévisser le boulon qui devrait me permettre d'abaisser ladite selle mais au bout de 5 minutes le boulon n'a pas bougé d'un clou (notez le jeu de mots). Je me dirige vers une troisième machine en faisant bien attention de prendre un air détaché même si ça ne sert à rien puisque personne ne peut me voir de toutes façons dans ce noir qu'il fait.
    Je vais pour mettre ma bouteille d'eau rectangulaire dans le réceptacle rond prévu à cet effet mais ça marche pas du tonnerre et ma bouteille se casse la figure.
    Tant pis je commence à pédaler. La coach nous donne les directives à coup de "debout", "assis" et "on passe a la vitesse supérieure". Apparemment les vélos d'appartement n'ont pas de vitesse maximum parce qu'elle nous dit souvent de passer un vitesse et même quand je suis sûre que je ne peux pas mettre plus de résistance, eh ben si je peux!
    Au bout de 5 minutes je n'ai plus une goutte de liquide dans mon corps et je maudis la bouteille qui me nargue, hors de portée.

    Généralement la coach s'adresse au groupe pour nous encourager et nous dire quoi faire, mais parfois elle s'adresse à un individu en particulier. Et elle s'est adressée à moi! C'est ma voisine qui me l'a fait remarquer parce que j'avais pas calé!
    J'espère que personne ne trouvera le commentaire suivant raciste, mais franchement a-t-on idée de s'adresser aux gens en les pointant du doigt quand on est noire, habillée et noir dans une salle plongée dans le noir.
    Bref ma voisine, sans doute nyctalope, m'a fait remarquer que le "Hé, toi dans le fond!" était pour moi.
    -Oui?
    -Est-ce que tu pleures?
    -Euh, ben, euh, non m'dame.
    -Augmente la vitesse de 2 crans et mets toi debout...Tu pleures?
    -Euh...oui? (Je transpire tellement que ça doit bien compter pour des larmes)
    -Super! Rassieds toi, tu es merveilleuse.

    Ah le coaching à l'américaine vraiment!

    Au bout d'une heure c'était fini et j'ai pu ramper jusqu'à la douche.
    Présentement j'ai des courbatures partout et plus particulièrement dans le dos en fait. C'est bizarre d'ailleurs. Y aurait-il un cycliste parmi mes lecteurs qui pourrait m'expliquer pourquoi?

    Merci en tout cas pour m'avoir suivi dans cette palpitante aventure. Le prochain épisode s'intitulera sûrement "Tiphaine rencontre son coach personnel".
    Bisous

    September 15

    R.A.S.

    Apparemment certaines personnes attribuent mon silence à un possible grave problème de santé (ma mort) et se font du mauvais sang. Vous êtes mignons de vous inquiéter, mais sachez que je vais bien.
    Je n'ai rien écrit depuis longtemps à cause d'un manque d'inspiration, d'une grande flemmardise et de la découverte de Gossip Girl, une sitcom sur le quotidien d'adolescents riches et beaux qui habitent un quartier chic de Manhattan et ont tout plein de problèmes très graves: boulimie, alcoolisme, être originaire de Brooklyn... Tous ceux avec qui j'ai déjà discuté de l'oeuvre de Bret Easton Ellis connaissent mon goût pour les histoires dans lesquels je peux m'identifier au personnage principal. Bref je n'ai pas grand chose à vous dire et peu de temps à consacrer à mettre en page un joli texte plein de rien.

    Mais là comme vous l'avez sans doute constaté, j'écris, donc tant qu'à faire autant vous raconter des trucs.

    Mon nouveau poste me plait beaucoup, ou disons plutôt qu'il me plaira beaucoup quand j'aurai commencé à travailler. En ce moment tout l'argent de la compagnie passe dans la mise en place de notre future studio à Brooklyn et on n'a plus un sou pour produire des vêtements. Et quand je dis pas un sou, ce n'est pas une figure de style. On est réellement au point mort.
    Enfin même si on avait de l'argent, l'équipe de style est occupée ailleurs en ce moment. Le styliste en chef surf. Sa compagne passe son temps et son énergie à faire croire que les rumeurs selon lesquelles elle serait cocue au dernier degré ne l'atteignent pas, leur assistante reparle de démissionner...
    Avec ma collègue on mettrait bien tout ce temps à profit pour préparer le déménagement mais la dernière fois que j'ai demandé à ma patronne comment elle voulait qu'on s'organise elle a pris 10 minutes pour me dire qu'il fallait prendre des photos de chaque vêtement, mais que ce projet était déjà attribué à une de nos vendeuses...Mais c'est pas trop grave. Comme on est des filles pleines de ressources on a trouvé une occupation: faire passer des entretiens à des stagiaires potentielles. C'est marrant, ça détend et ça fait voir des nouvelles têtes, comme cette serveuse de chez Hustler, un club genre Playboy en plus trash, qui veut devenir consultante en image et nous a venté sa capacité à soulever des caisses de bière sans transpirer dans son t-shirt fushia à paillettes. Ou cette fille de bonne famille, ancienne présidente du club de mode de son université qui a débarqué en tunique à paillettes (c'est à la mode les paillettes!), cycliste en latex et chaussures à talons aiguilles et semelles compensées.

    Pour ce qui est de ma vie hors du boulot, ma colocataire est toujours aussi bizarre. Ce soir il fait une chaleur à crever et une humidité irrespirable mais comme son copain est là et qu'elle tient à l'épater elle a quand même cuisiné une purée d'aubergine et des pétoncles au miel. Enfin je suppose que c'est du miel, le truc visqueux et collant qui recouvre les poignets de la gazinière. Moi je dis qu'il faut être timbré pour manger autre chose qu'une salade par un temps pareil.

    Sinon depuis la dernière fois que je vous ai écrit je suis allée au Texas, ai fait un tour en montgolfière au-dessus de Central Park, suis allée à Washington DC, ai fait visiter New York à mes parents, suis allée jusque dans le Bronx pour voir une exposition...Je fais passer le temps quoi.
    J'espère que vous vous portez tous bien.Bisous.

    July 22

    comment je me suis fait mettre au placard

    J'ai fait la semaine dernière le douloureux constat que pour s'intégrer dans un pays étranger il ne suffit pas de trouver un travail, payer un loyer et se faire des amis. Il faut également s'adapter aux codes de la vie en société. Et ça je vous le dis tout net, c'est pas de la tarte.
    Depuis 4 mois et demi que je suis ici j'en suis tout juste au stade du constat et bien loin de m'approprier la façon américaine de penser, agir et réagir. Malheureusement pour ma pomme 4 mois et demi ça paraît long à ma patronne et la première sentence est déjà tombée. Mais avant d'aller plus loin permettez que je vous explique ceci:

    Les relations humaines aux Etats-Unis ne sont pas les mêmes qu'en France, probablement parce que les humains aux Etats-Unis ne sont pas les mêmes qu'en France.
    Ici faire valoir son individualité est plus important que de maintenir la cohésion d'un groupe. La société, et à plus forte raison la société newyorkaise, encourage les gens à montrer leur personnalité, à étaler leurs émotions, et je ne vous apprends rien en vous disant que dans l'univers de la mode les personnalités sont exacerbées. Quand on est content on lève les bras bien haut et on pousse des cris aigus et quand on est pas content on crie très fort et on devient tout rouge.
    Ce constat posé laissez moi vous conter mes dernières aventures au travail.

    Mon travail se passait en grande partie dans les usines, à faire en sorte que les désirs de ma patronne soient exaucés sans rendre les couturières marteaux.
    Il y a une usine avec laquelle j'ai échoué il y a quelques mois de ça (mais je vous en avais parlé à l'époque je crois) et lundi dernier je me suis retrouvée à nouveau dans la même panade avec une autre usine.
    Faire travailler des gens sur une jupe quand vous êtes en retard sur le paiement du dernier chemisier qu'ils vous ont livré et que vous savez que vous n'aurez pas d'argent pour leur payer ladite jupe dans les temps. Demander 3 fois de suite à changer la finition d'un vêtement dont la moitié de la production est déjà terminée parce que le styliste n'arrive à se décider. Appeler en catastrophe un matin pour exiger 20 pièces finies dans l'après midi et se montrer le plus autoritaire possible parce que votre boss est débout à côté de vous et vous fusille du regard. Tout ça c'était mon quotidien et toute française que je suis (et toute pétrie de l'éducation de mes parents que je suis) j'essayais de faire passer tout ça avec le sourire, en discutant et en argumentant. Seulement ici on ne gère pas les conflits de cette façon-là.

    Je faisais des compromis: n'exiger auprès de cette usine que la moitié des caprices de mes employeurs en espérant que ça les contenterait et inventer des excuses pour expliquer pourquoi l'usine se trouvait dans l'incapacité de satisfaire toutes nos demandes et espérant attendrir la comptable qui signerait ainsi leurs chèques plus vite. Résultat à chaque fois que je me pointais dans cette usine je me faisais gueuler dessus pour mon sans gène et quand je retournais au studio je me faisais remonter les bretelles pour mon manque de caractère et mon incapacité à me faire respecter.
    Lundi dernier le vase à débordé de tous les côtés.
    Ma patronne (que j'appellerai désormais Carmella pour des raison évidentes) a été choquée du prix que j'avais accordé à cette usine pour la production d'une jupe et a exigé que je donne le vêtement à une autre usine alors que la production avait déjà commencé. A l'annonce que j'allais venir reprendre leur travail, mon contact à l'usine m'a traité de tous les noms et a résolu de ne plus jamais travailler pour ma boîte. Ensuite c'est par Carmella que je me suis fait engueuler, pour avoir perdu une usine pour la deuxième fois en 3 mois et pour avoir décidé seule du prix de cette jupe. Evidemment je n'avais pas pris cette décision seule mais Linda (l'assistante de Carmella) avait jugé nécessaire pour protéger ses fesses de prétendre ne pas m'avoir donné le feu vert.
    Il a par conséquent été décidé que je ne devais plus mettre les pieds dans une usine rapport à (je cite) mon manque d'intelligence en matière rapports humains et mes pauvres capacités à communiquer. Cela dit, comme j'ai tout de même des prédispositions pour le classement et l'organisation, on m'autorise à continuer à travailler. J'ai changé de fonctions lundi et c'est maintenant ma collègue Françoise (tant qu'on y est) qui doit gérer seule toutes les usines, moi je m'occupe désormais de lui mâcher le travail.

    Entre-temps Linda nous a rendu l'immense service de se rendre elle-même à l'usine pour réparer mes dégâts et ce en acceptant de payer le prix que je leur avais accordé une semaine plus tôt et en promettant de payer ce que nous leur devions (en sachant très bien que nous n'avions pas un rond en banque). Du coup, Françoise toute américaine et donc bonne communicatrice qu'elle est, a pu prendre ses nouvelles fonctions en partant du bon pied.

    Malheureusement après tous ces rebondissements Carmella n'a pas été satisfaite de la jupe qui lui a été présentée, et Françoise a dû la retourner à l'usine pour réclamer une nouvelle jupe mieux faite. Un poil agacée, l'usine a re-décidé de ne plus travailler avec nous mais a refusé de nous rendre nos jupes tant que nous ne leur avons pas payé nos arriérés.
    Vous voulez savoir comme Linda-la-donneuse-de-leçons-en-matière-de-rapports-humains gère ce conflit-là? En nous donnant, à Françoise et moi une mission top secrète, à laquelle elle-même ne pourra malheureusement pas participer: demain matin nous devons nous pointer à l'usine aux aurores...et reprendre nos jupes par la force. Manu militari, comme je vous le dis.
    Ahlala, des histoires comme ça ça s'invente pas!

    Entre-temps il m'est arrivé un autre drame au travail qui m'a valu de me faire encore plus engueuler par Linda et traiter de conne par une parfaite inconnue. Mais ça c'est une autre histoire que je vous raconterai peut être plus tard.

    Bisous.

    July 13

    un américain au travail

    Devinez quoi: Je vous écris du même canapé dans le même restau que la dernière fois. Je pense avoir trouvé mon restau du dimanche à blog où je vais pouvoir faire ma Carrie Bradshaw...ou ma Friends (oui parce que j'ai le même copain assis à côté de moi).

    Le débat du jour va porter sur les relations que les américains entretiennent avec leur travail. Parce qu'elles ne sont pas les même qu'en France.
    Je m'imaginais, et je suis sûre vous aussi, que les américains prenaient leur travail très au sérieux, qu'entre le coût de la vie élevé, les salaires bas, l'absence de système de sécurité sociale efficace et une éducation capitaliste, ils étaient du genre à se tuer à la tâche.
    Faux!
    Je me disais également que les New Yorkais en particulier étaient du genre à mettre les bouchées doubles rapport à l'offre massive d'activités pour occuper leur soirées et la pression de devoir profiter au maximum de la ville (travailler plus =gagner plus de sous à dépenser quand on ne travail pas). On n'est considéré comme étant digne de la grosse pomme que si l'on rempli certains critères:
    -appeler par leur nom les serveurs d'au moins 3 bars différents
    -avoir un avis arrêté sur au moins 2 restaurants par quartier dans Manhattan et Brooklyn
    -aller régulièrement dans des soirées non répertoriées dans le Time Out New York (équivalent de l'Officiel ou du Strasbuch si c'était un magazine)
    -être tout de même au courant de ce qui est répertorié dans le Time Out New York et de temps à autres tester ce qui y est proposé
     
    Mais mon raisonnement avait une faille. Les new yorkais sortent réellement tous les soirs mais surtout ils se mettent des mines 3 fois par semaine. Allez travailler après ça! Cela dit il faut leur laisser une remarquable capacité à travailler à peu près passablement dans des conditions extrêmes: taux d'alcool élevé, cheveux sales, vêtements vieux de 2 jours, pizza froide au petit déjeuner.

    Mais revenons à nos moutons. Même sobres les adultes d'ici se comportent avec leur travail comme des adolescents voudraient pouvoir se comporter avec leur lycée. Voici ce que les travailleurs de cette ville se permettent, maintenant qu'ils ne risquent plus d'être grondé par leur papa.

    1/ Se mettre en arrêt maladie dès qu'on tousse.
    Depuis 4 mois que je suis dans ma boîte Erin a comptabilisé 5 jours, Francess 2 jours entiers plus plusieurs demi journées à droite à gauche et la comptable que nous avons embauché il y a 3 semaines a déjà pris 2 jours. Il est également considéré normal de prendre ses rendez-vous chez le docteur pendant les heures ouvrées.
    Cela dit il y a une raison logique à ce phénomène. Les patrons sont conscients que, en l'absence de couverture sociale, un employé sérieusement malade risque de passer de nombreuses et ruineuses journées loin de son bureau. Suivant la maxime 'mieux vaut prévenir que se retrouver dans la merde et se sentir coupable', il est donc admis que le moindre signe de possible problème de santé doit être pris au sérieux.

    2/Prendre des congés de manière générale.
    Un vendredi pour pouvoir assister au mariage d'une cousine au troisième degré à l'autre bout du pays, un lundi pour aller à la soirée des anciens de son lycée à l'autre bout du pays également, une demi journée pour faire les soldes, une matinée pour éviter de se retrouver à devoir aller au travail sous la pluie (des éclaircies sont attendues dans l'après-midi)... Tout ça c'est cadeau.
    La raison avancée ici est que ces petites incartades sont de toutes façons contrebalancées par la longueur des journées de travail. Sérieusement mes journées de travail n'ont jamais été aussi courtes. Aucun styliste pour lequel j'ai travaillé avant cette boîte (3 au total, c'est dire si je parle d'expérience!) ne me laissait partir avant 19 heures, la moyenne étant plutôt 20 heures. Mais la dernière fois que Susan a appris qu'il m'arrivait de rester jusque 19h30 elle m'a reproché de lui donner des complexes.

    3/Commencer sa journée quand on veut.
    Un copain a récemment failli donner sa démission après avoir été pris à parti par son patron qui n'appréciait pas qu'il (mon copain) ne prenne jamais son poste avant 11 heures et lui demandait de faire au moins un effort les jours où une importante réunion était prévue dans la matinée.
    Quand je n'arrive pas à mettre la main sur ma collègue Francess et que je me tourne vers Erin pour assistance je me fais souvent rembarrer d'un "relax Tiphane (Tiphaine c'est trop compliqué à prononcer) il n'est que 10 heures". 9h30 c'est l'heure à laquelle on est sensé être sur le pont d'après notre contrat de travail.
    Cela dit ce laxisme marche dans les deux sens.
    Parfois une usine m'appelle le dimanche pour demander de leur apporter du fil 100% polyester couleur K503, et il arrive qu' Erin me passe un coup de fil à 8 heures parce qu'elle n'arrive pas à mettre la main sur une robe.

    4/Amener qui on veut et ce qu'on veut au boulot.
    Qui on veut ça signifie 'son fils' pour Susan ou 'son neveu' pour la comptable. Quand c'est l'été et qu'il n'y a pas classe, que la baby-sitter est en congé maladie ou qu'on a pas été capable de s'organiser autrement, on traine des gamins de 8 ans au bureau, on les met dans un coin et on leur demande de pas faire trop de bruit. Pas trop de bruit pour un mouflet ça reste quand même du bruit. Et que je fais un caprice quand je dois laisser l'ordinateur à un adulte, et que je joue à cache-cache entre les vêtements qui viennent d'arriver des usines, et que je mange mon sandwich mayo à côté des rouleaux de tissu qui font de vachement jolies serviettes...
    Ce qu'on veut: son chien. Oui les new yorkais emmènent leur animal de compagnie avec eux au travail parce qu'un "dog walker" ça coûte la peau des fesses et que ces petites chose sont tellement attachantes qu'on n'a pas le cœur à s'en séparer. En plus ce sont de super appâts pour la drague à la cafétéria.
    Pour l'instant les studios de Tracy Feith ont été épargnés par le phénomène mais quand on aura déménagé à Brooklyn, vers mi août, Francess a bien l'intention de ne plus se séparer de Penny, sa chienne qui est grande comme un petit poney.

    Sur ce je vous laisse; Ikea va bientôt fermer et si je n'y vais pas ce soir, je serai tentée de me prendre une matinée de congé demain. J'aurais l'impression de me renier si j'en arrivais là. Vous me comprenez, n'est-ce pas?

    Allez, bisous.




    June 10

    le diable s'appellerait-il Susan?

    Au moment où je vous écris je me la pète grave, à boire un café frappé et un mimosa (champagne et jus d’orange) dans un restaurant à brunch, avachie dans un canapé avec mon ordinateur portable sur les genoux, les jambes étendues sur les jambes de mon voisin (c’est un pote, vous inquiétez pas). 

    A propos de mon travail, je n’ai fait jusqu’à présent que distiller de petites anecdotes à droite à gauche, mais je ne vous ai pas encore raconté exactement à quoi ressemble mon quotidien, dans quelle ambiance je baigne  neuf heures par jour, cinq jours sur sept. Oui je parle bien de 45 heures par semaine ! Minimum !
    Je sais c’est complètement fou, mais ça passerait très vite et je serais même prête à en redemander si ce n’était les conditions dans lesquelles je passe ce temps.

    Conditions matérielles d’abord : Pour causes d’impayés nous n’avons plus ni fax, ni téléphone, ni Internet. Nous utilisons nos portables personnels au lieu du téléphone, nos pieds en remplacement du fax, et pour ce qui est des commandes de clients passées par email, Erin se concentre très fort et devine les quantités de vêtements à produire.
    J’imagine qu’elle doit se tromper mais elle ne peut pas vérifier, vu qu’on n’a pas Internet !

    Conditions patronales ensuite : Ma patronne est folle à lier.
    Bien sûr elle se rend compte que ne pas avoir le téléphone, le fax et Internet au travail est inacceptable et elle ne se prive pas d’injurier son fournisseur d’accès d’être à ce point sans scrupule. Oser mettre son entreprise sur la touche de cette manière est intolérable, ces gens n’ont aucune morale et c’est bien la preuve qu’elle a eu raison de ne pas payer leurs factures qui de toutes façons sont honteusement élevées.

    Cela dit, dans son esprit tordu ces détails ne peuvent en rien freiner notre travail et elle s’attend donc à ce que la production avance comme sur des roulettes.
    Comme vous devez vous y attendre, gens rationnels que vous êtes, Franciss et moi ne sommes pas capable de maintenir la cadence. D’autant que sur la route qui mène le vêtement au magasin, les obstacles sont nombreux.
    Tout d’abord il y a le problème de la création. Tracy est trop occupé à surfer pour dessiner des robes et il n’a pas assez d’autorité sur sa patronière pour la faire travailler à un rythme plus soutenu.
    Pour le coup, Susan reconnaît volontiers la responsabilité de son compagnon (je rappelle ici qu’ils ne sont pas mariés) et elle ne s’est pas privée pour lui passer un savon devant nous. Nous avons assisté en direct à la liquéfaction de notre patron sous des reproches qui lui étaient faits sur un ton plus condescendant tu meurs. On a bien cru qu’elle allait lui mettre une fessée mais finalement il a quitté la pièce la tête basse et les épaules voûtées en trébuchant sur des piles de tissu.   
    Ensuite une fois que le vêtement a été conçu il faut rassembler le matériel pour le produire. Et là voyez-vous Susan a l’esprit bien trop encombré par des choses réellement importantes pour pouvoir se souvenir d’où elle a acheté la perlouze qui borde le décolleté du dernier chemisier. De toutes façons Manhattan n’est pas si grand que ça on n’a qu’à chercher…à moins qu’elle ne l’ait dégottée lors de son dernier voyage au Mexique ? C’est bête, là, vraiment elle a un trou.
    Comme on ne peut pas se permettre d’attendre que la mémoire lui revienne pour lancer la production, on envoie les vêtements dans les usines petit bout par petit bout : d’abord le tissu, deux semaine après la dentelles, quelques jours plus tard le patron…Oui dans la pagaille on a tendance à s’emmêler les pinceaux avec Franciss et on ne fait pas toujours les choses dans le bon ordre. On n’est pas toutes blanches non plus dans cette histoire.

    Bon une fois qu’on a tout (en général à ce stade on a déjà perdu un certain temps) il faut que l’usine fabrique et nous livre le produit fini. Là ça se corse.

    Essayez pour voir, de vous pointer dans une usine à qui vous devez de l’argent, à qui vous venez tout juste de donner les derniers boutons qu’elle vous réclamait depuis si longtemps que la production à dû s’arrêter pendant plusieurs jours et mettre du coup certaines couturières au chômage technique, et là vous annoncez la bouche en cœur : Je n’ai toujours pas d’argent pour payer nos arriérés, ni même cette robe que vous êtes en train de me faire, mais il va falloir que vous l’ayez terminée pour demain. Essayez et voyez comment vous allez être reçue.
    Pour vous faire partager ma petite expérience, je vous dirai que la dernière fois que je me suis retrouvée dans cette situation (c’était vendredi dernier), j’ai passé 2 heures à me faire insulter par une gamine de 21 ans qui, je cite, ne comprends même pas comment je peux me regarder dans une glace. Finalement elle m’a donné mes vêtements, des manteaux en laine très lourds, et comme nous n’avons plus de courtier il a fallu que je les transporte jusqu’aux boutiques moi-même.

    Essayer de faire comprendre l’absurdité de cette situation à Susan n’est pas envisageable. En fait je l’ai envisagé et le résultat a été de me faire reprocher d’être trop passive, limite paresseuse.

    De toutes façons rien ne pourra jamais justifier que les magasins ne soient pas approvisionnés chaque vendredi, partant de ce constat, à nous de nous débrouiller.

    May 29

    je vous gâte

    Je ne résiste pas à l'envie de vous raconter ceci:
    Il arrive que pour de bonnes clientes qui se marient Susan accepte de faire des robes "sur mesure" et depuis plusieurs semaines il est question de faire deux robes de demoiselles d'honneur dans un futur proche.
    Eh bien figurez-vous que mercredi matin ce fameux future proche est devenu "le vendredi qui vient".
    J'étais toute seule au studio en train d'essayer de m'y retrouver dans le désordre provoqué par notre récente éviction quand j'ai eu un appel d'Erin.
    -Dis moi tu es occupée là?
    -Ben je suis en train d'essayer de faire repartir la production. Pourquoi?
    -Ok, laisse tomber ce que tu es en train de faire, va dans le premier kiosque à journaux que tu trouveras et prends un magazine Vogue. Pas celui qui est en vente en ce moment mais celui d'avant. Sur la couverture il y a Sarah Jessica Parker qui porte une robe couleur peau et si tu regardes bien tu verras qu'au niveau de sa cheville droite son ombre donne une teinte particulière au tissu.
    Va tout de suite acheter 20 yrds de voile de soie de cette couleur exactement. Quand tu auras le tissu, essaye de mettre la main sur les patrons de deux robes que nous avons créées il y a 5 ans, tu dois pouvoir trouver ça dans nos archives. Tu donnes le tout à Xena (notre couturière) et dis lui de se dépêcher parce que ces robes doivent être prêtes pour vendredi matin (donc 2 jours plus tard).
    Ah au fait, on ne t'a pas laissé d'argent alors fait ce qu'il faut pour récupérer le tissu sans payer.
    Appelle-moi si t'as des questions, mais là je suis pressée alors je te laisse.

    Ça a l'air complètement fou comme ça mais à l'heure où je vous écris ces robes sont en bonne voie d'être prêtes à temps.

    Allez une autre perle pour la route.
    Aujourd'hui Susan s'est plein de harcèlement. Une femme complètement folle lui passe apparemment plusieurs coups de fil rageurs par jour et ce depuis plusieurs jours. Quand je lui ai demandé si au moins elle savait qui était cette personne et ce qu'elle lui voulait elle m'a raconté qu'en fait il s'agissait du propriétaire d'un de ses magasins qui réclame son loyer...Alors qu'elle n'a que 2 semaines de retard!
    D'après elle une réaction aussi disproportionnée doit forcément être le signe que la vie affective de cette femme doit être bien triste. Du coup Susan est toute désolée pour cette pauvre dame qui n'a sûrement pas d'amis...Empathie quand tu nous tiens!

    May 28

    retour à la normale

    Chers parents et amis,

    C'est triste à dire mais toute chose a une fin et nous ne travaillons plus au Chelsea Hotel.
    La bonne nouvelle c'est que nous avons regagné nos pénates depuis un peu plus d'une semaine. Pour faire court, Susan a finalement payé les arriérés en insistant sur le fait qu'il était extrêmement généreux de sa part de faire don d'autant d'argent alors qu'elle aurait bien eu besoin de ces 60000 $ pour, euh, disons se payer des vacances au Mexique avec son fils. La pauvre est à bout de nerf.

    Bref nous avons réintégré nos locaux et la vie a repris son court. Par là j'entends que nos conditions de travail sont redevenues ce qu'elles étaient. Nous avons à nouveau nos bureaux avec nos archives, nos tissus et nos dossiers à porter de main, une ligne de téléphone qui fonctionne par périodes de 5 minutes (5 minutes de fonctionnement, 5 minutes de coupure, 5 minutes de fonctionnement...aurait-ce un rapport avec les factures impayées?), une photocopieuse/faxe qui ne fonctionne pas... Là par contre aucun doute possible, c'est complètement dû au fait qu'il n'y a plus d'encre dedans depuis un mois, je répète, un mois. On a beau réclamer de l'argent tous les jours, rien à faire. Pourtant on est également à court de scotch!
    D'un autre côté a-t-on réellement besoin d'envoyer des documents par faxe quand on a deux employées au jambes solides? Au fait je vous ai dit que notre courtier s'était fait la malle il y a 3 semaines? Et qui a besoin d'une photocopieuse quand il y en a déjà une de disponible seulement 10 étages plus haut et que vos même deux employées on super envie de se muscler les fesses avant l'été? Un grand merci à Susan pour nous aider à prendre soin de notre corps.

    A conditions de travail exceptionnelles, ambiance exceptionnelle. Maintenant que notre patronne a l'impression d'avoir remis son petit navire à flot toute seule et à la force de ses bras vaillants, elle ne sent plus la nécessité de nous passer de la pommade. Elle est donc redevenue celle qu'elle a toujours été. Un petit exemple? Un petit exemple.
    Voici la dernière conversation que nous avons échangé toutes les deux jeudi dernier.
    Contexte: Il avait été convenu depuis le début de la semaine qu'elle ne nous signerait des chèques que le jeudi après-midi. Elle était en train de faire nos salaires quand je me suis présentée avec ma petite liste.
    -C'est pour quoi cette facture? (C'est elle qui parle.)
    -La robe XYZ a besoin de thermocollant. (C'est moi qui parle.)
    -Mais elle n'est pas déjà en production cette robe? Ça fait des semaines que Tracy l'a terminée!
    -Oui mais tu ne m'as dit combien tu voulais en produire que ce matin. Je ne pouvais pas commander de thermocollant sans savoir combien de robes on allait produire.
    -Et pourquoi tu as attendu tellement longtemps pour me demander cette information?
    -En fait je te l'ai demandée la semaine dernière mais tu as dit que tu devais d'abord voir la robe pour me donner une réponse.
    -Oui je m'en souviens, et pourquoi as-tu attendu jusqu'à aujourd'hui pour me la montrer?
    -Parce que c'est aujourd'hui que tu signes les chèques, alors il n'était pas urgent que je te la montre avant.
    -Pourquoi tu ne me l'as pas montrée la semaine dernière?
    -...Ben parce qu'elle était dans le studio... et que nous on pouvait pas y rentrer...dans le studio.
    -Bon Tiphaine je te signale que la production c'est ton domaine pas le mien. Ce genre de détail c'est à toi de le gérer. Entant que chef de production tu es entièrement responsable du retard pris sur cette robe. J'espère bien qu'à l'avenir tu sauras mieux t'organiser.
    Et d'ajouter à la cantonade.
    -Tant que j'y suis, je tiens à toutes vous faire savoir que je suis fatiguée et que j'ai une famille, alors les 10% de votre travail que vous avez pris l'habitude de me faire faire, il ne faudra plus compter dessus!

    Il faut dire que la pauvre avait déjà été un peu énervée par le coup de fil d'une de ses vendeuses qui s'inquiétait de son salaire. On n'a eu droit qu'à la moitié de la conversation mais apparemment la fille a eu la mauvaise idée de lui faire remarquer que son dernier chèque avait été refusé. Enfin c'est ce que j'en ai déduit que j'ai sursauté en entendant Susan crier d'un coup dans son portable:
    -Mais enfin c'est dingue de faire une montagne pour un si petit détail! Si ce chèque-là est à nouveau sans provision je te le remplacerai! Je t'ai toujours payée que je sache, alors tu ne vas pas pleurer pour un peu de retard. Tout ce que tu as à faire c'est attendre bien gentiment que je te fasse porter ton chèque, c'est si compliqué? Je te ferais remarquer que moi j'ai des problèmes autrement plus importants que ça et je ne me plains pas. Je ne sais pas si tu es au courant mais la semaine dernière nous n'avions même plus accès à nos bureaux, alors tes 2 jours de retard sur ta facture d'électricité, ça me fait doucement sourire!

    Là-dessus elle a raccroché au nez de sa vendeuse en soupirant que décidément la compassion était une qualité bien rare.

    Donc comme je vous le disais je kiffe mon travail grave. Allez, bonne nuit!



     
    May 09

    ahlala!

    Salut,

    J'ai passé une très bonne journée! Et toi?
    Tu te demandes quelle est la raison de mon enthousiasme? J'ai passé une super matinée à regarder tranquillement des meubles d'occasion pour ma nouvelle chambre avant de déjeuner entre les arbres sur une petite place près du Lincoln Center. J'ai également passé une partie de l'après-midi à flaner dans Soho.
    Tu voudrais savoir pourquoi je n'étais pas au travail? Mais parce que je n'ai plus de travail pardi!
    Haha! Non je blague! Par contre je n'ai plus de bureau. Au sens large. C'est à dire que nous avons été expulsés.
    Tu ne comprends rien à ce que je dis? Attends que je te raconte.

    Mardi matin j'étais seule au travail quand un homme imposant et tout de jeans vêtu a sonné à la porte. Comme son visage ne me disait rien je l'ai fait entrer pensant que j'avais à faire à un coursier de FedEx qui avait oublié son uniforme. Au sérieux de son visage et à l'assurance de son pas je me suis dit que ce devait au moins être un chef d'équipe, ce qui aurait pu expliquer l'absence d'uniforme.
    Ensuite j'ai vu qu'il était accompagné du manager de l'immeuble et c'est là qu'il a dégainé un morceau de cuir avec un  truc en métal dessus. "Je suis le marshall de cette ville, je vous prie de bien vouloir quitter les lieux."
    Moi un peu prise de court "Hein?"
    -Vous avez reçu un avis d'expulsion il y a 10 jours mais n'avez pas pris les mesures pour régulariser votre situation, je vous demande donc d'appeler votre patronne pour la prévenir de notre présence puis de récupérer vos affaires. Nous allons changer les verrous.
    - Très bien Monsieur (Clint) je vais prévenir Susan. Est-ce que vous savez quand nous pourrons réintégrer notre bureau (Clint)?
    -Ah moins d'un miracle vous ne remettrez plus les pieds ici.
    -Un miracle? Héhéhé...que j'ai tenté pour dérider l'atmosphère.
    -Vous avez 60 000 dollars?
    Là d'un coup j'ai arrêté d'essayer de faire la fille pas du tout affectée par les évènements et suis restée bouche bée.
    -C'est bien ce que je pensais. Veuillez quitter les lieux Mademoiselle.

    J'ai appelé Susan qui a répondu :
    "-Oh mon Dieu oh non! Appelle Deaclan tout de suite!
    -Euh oui d'accord!
    -Merci, j'arrive!
    -Euh attends, en fait c'est qui Deaclan?
    -Notre avocat!
    -Ah ok, tu peux me donner son numéro?
    -Pfff...Laisse tomber.
    Celle-là je l'avoue je l'avais bien méritée.

    Je suis montée dans notre deuxième bureau où travaillent nos trois couturières chinoises pour leur dire sur le ton le plus calme possible qu'elles venaient de gagner une journée de congé et que ça serait vraiment cool si elles pouvaient rentrer chez elle tout de suite mais qu'il fallait surtout qu'elles ne laissent rien de valeur derrière elles. Mais qu'elles ne s'inquiètent pas, tout cela était très normal, vraiment pas de quoi s'affoler la vie est belle et tout est cool!

    Je croyais que moi aussi j'avais gagné une journée de congé alors j'avais juste pris mes affaires personnelles, mais Erin est arrivée et a dit qu'on allait se débrouiller pour continuer à bosser. Du coup le manager de l'immeuble a permis à un de ses hommes de me raccompagner dans notre bureau.
    Dans l'ascenseur le type me regardait avec un air désolé:
    -Mon Dieu mais c'est pas possible de laisser faire des choses pareilles!
    -...?
    -Ma pauvre, vous allez perdre votre travail non? C'est moche ce qui vous arrive!
    Moi je réalisais pas vraiment alors j'ai dit
    -Allons faut pas vous inquiéter Monsieur, ça va aller! Ne vous en faites pas pour moi. Je ne vais pas perdre mon travail et tout va s'arranger.

    J'ai ramassé ce que j'ai pu et ai filé au Chelsea Hotel. C'est là qu'habitent Susan et Tracy, c'est là que se trouve notre bureau depuis mardi et si vous ne connaissez pas cet endroit je vous conseille de le chercher dans google.
    Comme nous n'avons pas pu rassembler grand chose le travail s'effectue au ralenti, du coup ce matin j'ai enfin eu ma matinée de libre! Youhou!
    Apparemment nous devrions pouvoir regagner nos pénates lundi mais rien ne sera sûr avant...lundi.

    Anecdote rigolote:
    Avant de venir chez Tracy Feith, Francess travaillait pour une agence de pub située dans le même bâtiment et au même étage. Et mardi justement elle n'était pas avec nous et son portable était éteint toute la journée parce qu'elle se faisait opérer. Le soir elle m'a appelé et m'a fait "Euh dit il s'est passé un truc en mon absence? J'ai un message de mon ancien patron qui me demande si j'ai besoin de reprendre mon ancien poste!"
    C'est mignon non?

    Allez, bisous!
    April 27

    ça va mieux

    Vous avez attendu longtemps ce nouveau post et pour votre patience je vous dis merci!

    Au cours de ces vingt derniers jours j’ai déménagé mes valises deux fois, ai squatté chez trois personnes différentes, me suis rendu au travail avec un kit de survie « 3 culottes, 6 chaussettes, 1 brosse à dents » au cas où la dernière personne chez qui j’avais passé la nuit ne pouvait pas m’accueillir une deuxième fois de suite. J’ai perdu 500$. J’ai récupéré 500$. J’ai visité une dizaine de chambres sans fenêtres dans des appartements glauques,  rencontré des gens bizarres, ai revu à la baisse mes critères qui définissent un « chez soi ». J’ai été prête à accepter une chambre chère et grande comme un matelas 2 places parce qu’elle avait une fenêtre, une chambre sans fenêtre parce que les colocataires étaient sympas, une chambre sans fenêtre dans un appartement glauque parce que le loyer était abordable. A chaque fois j’ai été recalée. Depuis une semaine j’ai un matelas gonflable posé dans un coin de salon chez une collègue de travail.

    Si une chose pareille était arrivée à une autre que moi en France j’aurais sans doute été la première à dire que ce genre de situation ne peut arriver qu’à une personne gravement à côté de ses pompes. Seulement ici c’est un peu le baptême du feu. Tout le monde en passe par là. Chaque personne que j’ai essayé d’apitoyer m’a raconté avoir vécu une histoire similaire. Je n’ai donc pas ému grand monde.   

    Et puis mardi dernier j’ai rencontré une fille sympa qui proposait une chambre agréable dans un appartement accueillant. Et j’ai enfin été choisie! J’avoue que je n’en reviens toujours pas.

    Ce n’est pas le quartier où je voulais habiter au départ, il n’y a pas de laverie dans l’immeuble (chose que je m’étais juré d’avoir quand j’étais encore ignorante des choses de New York ndlr), je serai à une heure de mon travail et sur la ligne de métro la moins efficace de tout le réseau. Pour les puristes je n’habiterai plus vraiment New York vue que je serai à Brooklyn*. Mais ma chambre aura non pas une, non pas deux, mais bien quarante-six…non je déconne… trois fenêtres. Ma future colocataire travaille au MoMa, donc je pourrai y aller quand je voudrai gratuitement.
    J’ai déjà les clefs (de l’appartement, pas du MoMa), même si je n’emménage que dimanche prochain.

    Il y a un dicton ici qui dit « Un New Yorkais est toujours à la recherche d’un travail, d’un appartement ou d’une copine (ou d’un copain) ».
    Pour ce qui est de la recherche de travail, j’ai donné, merci!
    La recherche d’appartement, d’ici une semaine ça ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

    J’enfonce cette porte aux deux tiers ouverte : « Ich bin ein Quasinewyorkaise ! »
    De celles qui, quand elles rentrent dans leur pays d’origine (qu’elles ne sont plus capables de placer sur une carte) demandent à ce qu’on leur parle en anglais parce qu’elles ont plus  l’habitude vous comprenez. Et si vous leur parlez français elles vous répondent en anglais de toutes façons.  
    De celles qui râlent parce que la boulangerie du coin ne vend pas de café en self-service. Qui s’attendent à ce que ce soit la caissière qui mette les courses dans les sacs au supermarché. Qui exige des sushi et du PQ livrés chez elle à quatre heures du matin un dimanche.

    Au fait cette dernière phrase me ramène à l’objectif premier de ce blog qui était de vous introduire à la vie new-yorkaise. Malheureusement je me dois ici de tuer un mythe. Vous serez déçu et ce sera normal, moi-même j’ai versé une larme lorsque j’ai fait ce constat. New York : la vie qui ne dort jamais…mes fesses !
    New York s’endort à 1 heure du matin en semaine et 4 heures du matin le week-end. On peut  faire du shopping jusque 10 heures du soir, c’est vrai, et c’est déjà bien…mais pas top, vous en conviendrez!

    Je vous embrasse tous très fort.


    *Le Brooklyn de New York c’est un peu le Levallois de Paris ou l’Illkirch de Strasbourg, si ce n’est que Brooklyn est plus grand que Manhattan.

    April 06

    j'ai vraiment pas de bol avec les avocats, ni avec les appartements, ni meme avec Staten Island

    Parfois la vie c'est de la merde et on l'échangerait bien contre celle du roi du Maroc.
    Cette dernière semaine s'est pourtant plutôt bien passée. Mon travail continue de m'enthousiasmer, Susan et Tracy ont l'air contents de moi, ma collègue Francess a été promue au rang de bonne copine et mon temps libre a été pas mal rempli par ma vingtaine de colocataires. Je suis sortie un peu mais pas trop. Ma situation financière ne me permet pas grand chose étant donné que je n'ai toujours pas de carte de sécu donc pas de compte en banque donc pas la possibilité d'encaisser mes salaires (qui de toutes façons sont incorrects et doivent être renvoyés chez la comptable pour vérification; au fait, je vous ai dit qu'on n'avait plus de comptable depuis 2 mois? pas de comptable, donc pas de salaire pour moi pendant encore quelques semaines). Je vis sur mes économies qu'un ami garde bien au chaud sur son compte en banque et me reverse quand j'en ai besoin et qu'il est disponible.
    De toutes façons quand on partage un loft avec 25 personnes on n'a pas besoin de sortir. Le salon fait office de bar, de cinéma et de salle de conférence pour débats politiquement très incorrects et extrêmement répétitifs.
    Cette semaine s'est d'autant mieux passée que j’avais un chouette week-end de prévu: payer vendredi soir les derniers frais d'avocat pour qu'il me lâche enfin la grappe, passer la journée de samedi sur Staten Island, célébrer ma dépendaison de crémaillère avec tous mes colocs samedi soir, puis dimanche emménager dans un appartement situé juste derrière le Lincoln Center, à vingt minutes en vélo de mon boulot avec deux colocataires adorables.

    Mais ça bien entendu, c'était sur ma lose qui va bien finir par devenir légendaire!
    Vendredi matin j'appelle le locataire officiel de mon nouvel appartement, Sal, pour demander à passer déjà samedi vérifier quels meubles il laisse à ma disposition. Pour votre information, Sal n'habite plus dans cet appartement, il vit chez sa copine et sous-loue toutes les chambres. Tiens c'est bizarre il ne répond pas et sa messagerie est pleine. Pas de problème, j'appelle l'un des locataires officieux, Serge.

    Surprise ! Ma future chambre a un nouveau locataire depuis deux jours et Sal n'est plus joignable depuis plus d'une semaine.
    Et la caution de 500 dollars que j'ai versée la semaine dernière? A p'us. Est partie!
    Evidemment je proteste, je m'énerve et je préviens Serge que je viendrai le voir le soir même pour mettre tout ça au clair. Ensuite j'appelle mon actuel propriétaire pour savoir s'il ne reste pas une chambre disponible là où je suis. Malheureusement l'auberge est complète. Il faut que j’aie dégagé le terrain dimanche à 19 heures. Je pleure un bon coup et tente de travailler jusqu'à ce qu'il soit temps d’aller voir l’avocat.

    Plus tard ce même jour.
    J'arrive chez l'avocat et lui tend le chèque qu'il me réclame depuis un mois et que j'ai d'abord dû récupérer chez Ray à l'autre bout de Manhattan. Il l'observe attentivement et me sort
    -Attendez là il y a un problème. Votre ami, pour la date, au lieu de mettre 04/05/08, il a écrit 4/5/8! Je ne sais pas si je vais pouvoir l'encaisser. Il va me falloir un autre chèque.
    Je le regarde droit dans les yeux sans dire un mot pendant 10 longues secondes.
    -Euh oui bon je vais essayer de l'encaisser quand même et je vous appellerai si j'ai un problème. Et sinon vous comptez demander un visa de travail une fois votre visa de stage expiré? Je serai ravi de pouvoir vous aider si vous le désirez. Je vous redonne ma carte?
    -Merci (connard d'hypocrite de merde)! Si jamais d'ici la fin de mon visa je ne suis pas lassée de New York (et que je meurs d'envie de revivre 5 mois chez mes parents a attendre que vous me réclamiez du fric), je vous tiendrai informé. Mais pour l'instant est-ce que je pourrais avoir un reçu? Que je lui demande sur ton un calme et posé. Si si, promis, je suis restée courtoise. J'ai même souri en partant.

     Bref, je prends mon reçu et sors le plus vite possible parce que maintenant je suis en retard à mon rendez-vous avec ceux qui ne seront pas mes colocataires.
    Quand j'arrive sur place, le type qui a pris ma chambre est là. Sal évidemment reste injoignable. Joe (c’est  son nom) me dit qu'il a versé sa caution il y a plus d'un mois, que le jour où il a emménagé il a dû faire le pied de grue devant la porte de l'appartement pendant plus de 3 heures et qu'il est rentré de force dans sa chambre parce que Sal ne le laissait pas passer.
    Les trois locataires sont indignés et me jurent que je récupèrerai mon argent. Lorsqu'ils devront payer le prochain loyer ils en déduiront 500 dollars qu'ils me donneront directement. Au cas où Sal se pointerait je décide de passer quand même une partie de la soirée sur place. Bien entendu il ne vient pas, mais au moins je passe un pas trop mauvais moment avec Serge et Laura (Joe est parti travailler). C'est vraiment con, on se serait bien entendu. Et cet appart aurait vraiment été terrible!
    En tout cas ils vont faire pression pour que Sal me rende mon argent, d’une façon ou d’une autre. Je n'ai pas d'autre choix que de leur faire confiance.
    A tous ceux qui se demandent comment on peut etre assez naif pour donner 500 dollars en liquide sans demander de reçu je suggèrerais d'essayer un jour de louer une chambre sans avoir de garant, de feuille de salaire, de preuve de revenu quelconque, et qu'a la question "Est-ce que vous pouvez m'apporter la caution plus un mois de loyer demain?", votre seule réponse possible soit " Alors en fait je voudrais bien mais je n'ai pas d'argent! Enfin si j'en ai mais c'est un ami qui le garde pour moi et la si vous voulez il est en vacances. Il m'a laissé un chèque mais je ne peux pas l'encaisser. Alors si vous voulez vous pouvez l'encaisser, vous, mais comme le montant du cheque est plus élevé que ce que je vous dois, peut etre que vous pourriez me rendre la différence? Au fait mon ami est en Arizona et il capte pas toujours très bien sur son portable, alors si votre banque veut l'appeler pour vérifier que tout est en ordre, ben il est possible que ce soit pas possible. hehe." A ce stade de la conversation en général votre interlocuteur baille, ou a mal au crane, et vous dit que vous etes bien mignonne mais qu'il y a 20 personnes derrières vous qui ont de vrais comptes en banque avec une carte et tout et qui peuvent retirer tout l'argent du monde avec. La porte est par la. Cela dit, dimanche soir je serai à la rue.

     Je rentre à l’auberge et compulse Internet pour me trouver un logement d’appoint. Je sais que dans le pire des cas je pourrai squatter chez Ray mais le moment n’est pas franchement bien choisi pour lui. Il va bientôt déménager et son propriétaire fait donc régulièrement des visites guidées de son appartement. Mes valises et moi on ne serait pas du meilleur effet.

    Je réponds à quelques annonces mais trouver du dernière minute abordable c’est pas évident. Surtout quand on n’a plus d’argent pour payer une caution et un premier mois de loyer. Comme je commence à péter un plomb, Jim, un de mes actuels colocataires avec qui je devais aller à Staten Island me conseille de nous en tenir à nos plans, histoire que je me détende un peu. De toutes façons passer ma journée devant l’ordinateur à attendre les offres au fur et à mesure qu’elles seront mises en ligne ne va pas m’aider à ne pas péter un plomb. Il a entièrement raison.

    Je prends quand même rendez-vous pour visiter une chambre samedi matin. Samedi matin …le propriétaire ne prend pas la peine de se montrer.

     On part donc pour Staten Island. Et là mon téléphone tombe en rade de crédit. Comme je n’ai pas de numéro de sécu, je n’ai pas de compte en banque et ne peux donc pas non plus avoir d’abonnement de portable. J’achète des minutes avec ma carte de crédit française. Et là, en plein milieu d’une reconstitution de village typique du Staten Island des années d’il y a un bail, je ne suis plus joignable pour personne. Et surtout pas pour tous les gens qui ont des chambres à louer et disponibles de suite.

    En plus Staten Island c’est finalement moche et péquenaud. On décide de prendre le premier bus pour rentrer. Mais le bus, lui, il veut pas de nous. On était pourtant bien visible, en plein soleil, sous l’abribus. Mais non. Il nous est passé devant sans même ralentir.

    C’est pas grave, les bus passent toutes les demis heure. On est pas aux pièces, c’est pas comme si on avait mieux à faire que de passer une demi heure sous la soleil en plein milieu de nulle part.

     De retour sur la vraie terre ferme j’ai pu recharger mon portable pour constater que le seul message que j’avais provenait d’un type qui avait bien une chambre que je pouvais visiter mais que bon il était pas bien sûr que ça pourrait me convenir parce que hein bon c’est pas le tout mais bon voilà quoi. Enfin c’est moi qui vois.

    J’aurais dû sortir samedi soir, fêter avec mes colocs mon départ de l’auberge (pour aller sous un pont), mais j’étais pas vraiment d’humeur. J’ai préféré m’effondrer comme une bouse dans mon lit.

    Ce matin (dimanche) je réponds à d’autres annonces et sors prendre le petit déjeuner avec Jim. Sur le chemin vers le bar à muffin je reçois un appel d’un gars (on va l’appeler Luc parce que je ne me souviens plus de son nom) qui a une chambre à louer. Seulement la dernière fois qu’il a eu une colocataire française, cette dernière a eu la mauvaise idée d’essayer de l’utiliser pour s’en faire (tenez vous bien) un ami !

    Alors que lui, Luc, il a déjà des amis ! Il a déjà une vie sociale ! Il cherche une colocataire ! Pas un parasite qui l’obligera à lui parler quand ils se retrouveront nez à nez dans la cuisine! Mais bon il est pas obtus, Luc. Il est prêt à croire que c’était juste cette fille-là qui était complètement tarée, et il veut bien redonner une chance à la France. Alors si je veux je peux le rencontrer ce soir. Mais c’est seulement si je lui plais bien qu’il acceptera de me revoir une seconde fois pour me montrer la chambre.

    Là encore je garde mon calme. Je vais pas me laisser couper l’appétit sous prétexte que je dois libérer ma chambre dans 7 heures et que je ne sais pas encore où aller. Entre deux gorgées de café je reçois un appel de Francess.

     Juste pour vous la situer dans son contexte, il y a 5 mois Francess s’est séparée de son copain avec qui elle partageait un appartement et un chien. Depuis elle sous loue un placard chez un copain. Et par un placard, je veux dire un placard. J’étais chez elle, je peux certifier qu’elle dort dans une chambre d’1.5 mètres sur 3. Et elle a gardé le chien.

    Comme de bien entendu elle pète un câble et se cherche donc un nouveau logement.

     Et donc ce matin elle m’appelle. Elle a visité un studio avec jardin vendredi. Elle va signer le bail ce soir. Et si je veux je peux y squatter le temps de retomber sur mes pieds et elle restera dans son placard avec son chien. Je peux y dormir dès ce soir.

     Ouf, n’est-ce pas !?

     Eh ben non pas ouf! Finalement a 21 heures Francess m'appelle pour me dire que le propriétaire du studio s'est pointé sans les clefs. Par contre il était tout disposé a prendre son argent. C'est vraiment une manie dans ce pays! Du coup la je vous écris depuis chez Ray qui m'a accueilli en catastrophe pour cette nuit. Pour demain aussi sans doute, mais il va falloir que je trouve une solution bien vite. A bientot pour de nouvelles aventures encore plus palpitantes! Enfin la j'avoue que je ferais bien une pause.

    March 31

    j'en appelle à tous les alsaciens de coeur

    Vous ne connaissez pas la dernière? Il paraitrait que Strasbourg n'est pas une capitale de l'Europe!
    Je m'excuse par avance pour tous ceux qui ne se sentiront pas concernés ou émus. Je sais que ce blog est sensé vous parler de ma vie à New York, mais là je suis tellement remontée que je dois vous raconter cette histoire avant de pouvoir passer à autre chose. L'histoire, donc, de mon samedi soir.
    Pour vous situer le contexte, je remonte à samedi dernier, où j'ai visité une chambre potentielle avec ma collègue Franciss. La chambre était sans intérêt,  son locataire par contre, un Irlandais du nom de Mark, a fait une très forte impression sur Franciss.
    Moi bonne copine. (Moi adore surtout me mêler de la vie des autres.) Les ai donc mis en contact.
    Et ce samedi soir ils sont allé prendre des verres tous les deux ...plus le petit frère d'un copain de Mark qui a eu la bonne idée de passer faire coucou juste ce week end là. J'ai donc été appelée en renfort samedi après-midi pour faire la conversation à Daniele, un Italien de 22 ans. Je souligne sa nationalité pour que vous compreniez bien que les phrases qui vont suivre sont sorties de la bouche d'un Européen.

    -Salut, je m'appelle Tiphaine! (Euh, c'est moi qui parle là.)
    -Salut, moi c'est Daniele, tu viens d'où? (Et là c'est lui)
    -De France.
    -Où ça en France?
    -De Strasbourg.
    -Ah! (Petit sourire malicieux) Tu parles allemand alors!
    -Euh oui, j'ai appris l'allemand à l'école.
    -Mais on parle bien allemand à Strasbourg, non?
    -Ben non, on parle français! Strasbourg est en France!
    -En France, en Allemagne...C'est un peu flou dans cette région non?
    -Non! C'est très précis. Et précisément en France!

    Comme il a pas l'air convaincu je lui dessine une carte de la France et je mets Strasbourg dessus. A ça demande je rajoute également Paris. Dur à croire, hein? Et pourtant vous n'avez encore rien vu!

    -Ok! Ok! Je vois. Ta façon de dessiner la France est très personnelle mais je comprends. C'est une ville importante Strasbourg au niveau européen je crois.
    -Oui, c'est une capitale!
    -Hahahaha! lL'Europe n'est même pas un pays, comment pourrait-elle avoir une capitale? Et puis sans vouloir te vexer, si l'Europe avait une capitale ça serait pas Strasbourg! Non ça serait plutôt...euh...
    Je lui ai laissé 30 bonnes secondes avant de suggérer:
    - Bruxelles?
    -Euh, ouais pourquoi pas! Je sais pas en fait. C'est où Bruxelles?
    -En Belgique.
    -Ah ouais la Belgique! C'est où déjà?
    Je place la Belgique sur ma petite serviette où j'ai déjà dessiné la France.
    -Euh, t'es sûre là? Non parce qu'il me semblait que le nord de la France était bordé par les Pays-Bas.
    -...

    Là je me suis tournée vers Mark pour entamer une autre conversation, histoire de relacher la tension autrement qu'en insultant ce crétin. Seulement comme Mark était surtout là pour discuter avec Franciss, il a bien fallu que je m'efface. Et Daniele n'a pas eu le bon goût d'abord un sujet complètement différent. Oh que non!

    -Donc, Tiphaine, tu parles français, anglais, allemand...autre chose encore?
    -Je parle aussi un peu suédois.
    -Euh...le suédois...
    Il pointe son doigt vers le ciel dans un regard interrogateur.
    -Oui, le suédois qu'on parle dans un pays du nord appelé le Suède...Si c'est ça ta question.
    -Ah oui. Pas la langue parlée en Suisse alors!
    -Non, je ne parle pas le suisse, puisque la langue suisse n'existe pas (abruti)!
    -C'est vrai pardon. En Suisse on parle allemand.
    -Ouais enfin, entre autres.
    -Pardon?
    -Oui il y a plusieurs langues officielles. L'italien en fait partie d'ailleurs!
    Et là je me vois gratifiée d'un regard plein de condescendance à l'état pur.
    -Ouais, ouais!

    Bon j'ai cherché sur google et c'est vrai qu'en dehors de l'allemand, l'italien et le français, on parle également le romanche en Suisse. Mais cette langue a subi une régression de 15% sur les 10 dernières années et n'est aujourd'hui parlée que dans un petit canton de 40 000 habitants, alors ça m'étonnerait que ce soit à ça que Daniele ait fait référence. Ma conclusion selon laquelle ce type est un attardé reste donc totalement valide.

    En tout cas j'ai tenu deux heures et trois bars. Et puis finalement, comme Franciss et Mark avaient l'air de vraiment bien s'entendre, j'ai décidé de laisser ce péquenaud d' Italien tenir la chandelle tout seul. Il n'a qu'à faire la conversation avec des Américaines bourrées prêtes à croire que l'Europe au fond, c'est un concept très flou et complètement surévalué.

    March 20

    la vie cuicui

    Incroyable mais vrai, on n'est que mercredi mais j'ai déjà des choses à dire. Et croyez bien que ce soit important pour que je fasse l'effort d'écrire là ce soir, en plein milieu du salon où 6 de mes collocataires sont en train de faire au moment même où je vous écris, le concours de celui qui chantera le plus mal du Nirvana.

    Voici donc mon histoire. Melvy a quitté le navire vendredi dernier; vous avez donc devant vous la nouvelle directrice de production de Tracy Feith! Mais ne vous habituez pas trop, car aujourd'hui l'assistante de Tracy et Susan, Erin (aussi connue sous le nom de "Celle qui maintient le cerveau de Susan à flot, essuie les fesses de Tracy et crie sur les usines quand même Melvy n'arrive pas à se faire respecter") m'a avoué qu'elle avait également l'intention de se barrer...dans deux semaines! Elle me l'a annoncé rien qu'à moi parce Francess n'était pas là aujourd'hui. Clouée au lit par une grippe.
    J'étais donc le nez dans mon travail, le travail de Melvy et le travail de Francess quand elle m'a annoncé la bonne nouvelle.
    - Mais ne t'en fais pas, tu me remplaceras très bien! Qu'elle a ajouté avec un sourire qui se voulait sans doute encourageant mais qui ne m'a pas empêché de me sentir complètement toute seule au monde.
    Cette petite cerise venait se poser sur un gâteau de deux jours à remplacer ma chef, mais sachez que ce gâteau avait déjà un glaçage: celui d'une nuit blanche. Car oui je n'ai pas dormi la nuit dernière. Et pourquoi faire la bêtise de ne pas se reposer dans un moment aussi grave, dans une période où il est tellement primordial de montrer à quelle point je peux être professionnelle et sérieuse?
    Eh ben c'était pas vraiment prévu, ça m'est tombé un peu sur le coin de la figure. Je suis sortie prendre un verre avec un copain et avant qu'on s'en rende compte il était déjà tard (enfin tôt). Seulement le seul train pour nous ramener chez nous ne roulait plus. Juste comme ça. Sans raison. Na!
    Il a donc fallu marcher pour récupérer un autre train pour changer puis rechanger puis remarcher. Sur l'écran là comme ça, ça a l'air de rien, mais le temps qu'on arrive dans notre quartier on avait tellement faim qu'on est rentré dans le premier café qui servait des sandwichs, des gaufres et du café, et au moment où je finissais mon verre, mon réveil a sonné.
    Tout ça pour vous dire que là présentement je ne suis pas tout fraîche. Je vais donc aller me coucher parce que demain et les mois à venir promettent d'être fatiguants.
    Bisous